Octobre 2015 – DYLAN

par | 8 Oct 2015 | Les enfants soignés

« Notre cher petit Dylan,
Dimanche, dans quelques jours tu vas partir pour Madagascar pour retrouver tes chers parents. Nous mettrons cette lettre dans tes bagages dans ton album photos… un jour quand tu sauras lire, tu la retrouveras – bouteille à la mer – et tu plongeras dans les brumes tendres du souvenir de ton passage merveilleux. Puisse-t-elle t’aider dans la quête de tout homme pour comprendre le sens de sa vie…

Tu joues maintenant dans le salon ; nous sommes en début d’après-midi, tu es gai après la sieste, tu gazouilles et à quatre pattes tu pars à la poursuite des chats et tu leurs tiens de grands discours véhéments dans une langue nouvelle et mystérieuse où nous devinons beaucoup de « dada » et de « mama », ce qui nous remplit de fierté. Comme tu es passionné ! Tu fais souvent le tour de la maison pour retrouver tous les boutons électriques défendus (lancement du programme du lave vaisselle, allumage des feux de la cuisinière, …) et tu vas les presser dans une fatalité irrésistible, tu as encore bravé nos foudres, et tu te retournes aussitôt d’un air profondément coupable comme pour dire « c’est plus fort que moi ! » ; puis tu retournes au chat noir qui dort dans le petit siège de bébé que tu lui as définitivement concédé. Qu’elle est complexe cette relation avec « tes » chats : alternances de chevauchées échevelées sur ton youpala (baby walker) à leur poursuite sans merci ; approches délicates du félin griffu temporairement endormi (ou faisant semblant ? car les deux oreilles velues frémissent encore) pendant lesquelles ta main effleure la fourrure fascinante. Dans tes déplacements, tu appuies au passage sur tous les petits boutons « virtuels » que tu crois reconnaitre, c’est-à-dire sur tous les petits objets ronds de la maison (boutons de nos chemises, des meubles) et consciencieusement tu explores ceux sur lesquels la pression provoque des musiques ou bien des « non ! » affolés de notre part, voire de réjouissantes catastrophes bien visibles de toi. Dépassé par les conséquences de tes explorations de petit garçon récemment guéri et poussé par un trop plein de vitalité, tu viens – momentanément fatigué – poser la tête sur nos genoux d’un petit air penché, infiniment confiant et tu viens faire provision de tendresse, souvent déposer de petits bisous sonores récemment appris.
Car il faut le dire, petit Dylan, tu es déjà un maître en relations humaines ! Déjà à ton arrivée, nous étions surpris par tes sourires, ta confiance tout de suite donnée. Tu n’étais pas comme toutes tes petites sœurs et frères de Madagascar qui sont venus dans notre famille et qui étaient restés les quelques premiers jours prostrés et apeurés : bébés maigres, pleurant et raides avant d’oser croiser notre regard et donner leur confiance. Pour preuve : chez le Docteur François, que tu ne connaissais pas et qui t’examine toujours avec d’incroyables appareils, tu es toujours là souriant et curieux, sans jamais pleurer et tu nous fais vraiment honneur. A vrai dire tu as aussi d’humaines faiblesses ! Les premiers jours tu gérais avec courage les relations pendant la journée, mais que tes nuits étaient dures ! Au milieu de l’obscurité tu te réveillais et rien ne pouvait arrêter tes longs gémissements de petit être perdu dans ce dépaysement incompréhensible. Ni les biberons, ni les câlins, seule la lancinante plainte répétée avec patience venait à bout de tes forces et te faisait plonger dans le sommeil. Mais maintenant tu es ici chez toi, centre du monde serein.
Les dates d’opérations à l’hôpital ont été plusieurs fois reportées. Nous étions heureux : ton séjour serait plus long, nous étions peinés : pour tes parents ton absence durerait plus longtemps. Nous ressentions l’urgence : quand nous mettions notre oreille sur ta poitrine nous entendions les cavalcades désordonnées de ton cœur. Le jour de l’opération est arrivé, là aussi tu nous as beaucoup impressionnés ; d’habitude les enfants malades ont tellement souffert de ces passages à l’hôpital qu’ils ont pris en aversion « les blouses blanches » des infirmières et des docteurs. Toi-même tu n’as pas été épargné mon petit chéri, puisque ta maman nous disait que ta maladie de cœur te donnait alors une faiblesse et que tu étais souvent hospitalisé, quelquefois même sous oxygène. Eh bien non ! Tu es parti avec confiance, tu as accepté le jeûne pré-opératoire avec de grands yeux soumis, tu as souri aux infirmières, tu n’as pas pleuré pendant les prises de sang… puis cela a été pour nous la si longue attente pendant l’opération, cette séparation insupportable, et enfin… l’appel du chirurgien qui nous disait que tout s’était bien passé.
Nous sommes partis le plus vite possible pour te voir au service de réanimation. Tu étais là, appareillé de toutes parts, douloureux, à moitié endormi, héroïque comme un petit soldat pacifique montrant muet par l’écran du « moniteur » que son cœur marchait désormais à son rythme pacifié.
Encore une fois tu nous a fait honneur et avec les dames de la Ribambelle nous t’avons veillé jours et nuits et tu es sorti bien vite retrouvant tes récentes habitudes : la poussette, le précieux sac à biberons de mama Linda, la voiture et ton siège de bébé, la musique effrénée qui accompagne toujours les sorties en voiture avec mama Linda, le portail de la maison, les airs ébahis des voisins, le jardin, le salon et… apothéose : les chats !
Nous pensons cet après midi à ces prochains et derniers jours qui vont passer de plus en plus vite : dada Jacques qui fait l’album photos et se donne une contenance en vérifiant le fonctionnement des jouets, mama Linda qui prépare ta valise après en avoir parlé avec ta maman (qu’elle est moderne ta maman qui tient sur internet de fort belles pages de facebook), Laureleen notre grande fille qui s’attendrit de plus en plus… La veille de ton départ nous te montrerons la photo de tes parents et de ton grand frère et nous te redirons pourquoi tu es venu, que tu es guéri, nous t’expliquerons le retour, nous te renouvellerons plein de déclarations d’amour, nous te dirons que tu seras toujours dans notre cœur… La dernière nuit sera courte, puis vite il y aura l’aéroport, les amis de la Ribambelle pour nous soutenir, la séparation, les pleurs, l’envol, la journée en demi-teinte et enfin la nouvelle que tu es arrivé, que tu es blotti dans les bras de ta maman, la joie douce que tout est maintenant à sa place. Nous nous réjouirons que si loin de nous dans l’espace et si près par le cœur, tu vis et grandis comme une petite lumière, fruit de tant de confiance (tes parents t’ont laissé partir) et de tant de fraternité… »

Jacques, Linda et leurs filles

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